Traduit
de l’arabe par Nadine Makram
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En
dépit des déclarations officielles
des dirigeants iraniens insistant sur le caractère
civil de leur programme nucléaire, de
nombreuses informations démontrent que
ce dernier ne répond pas uniquement à
un souci d’approvisionnement énergétique,
mais à une marche vers la possession
de l’arme nucléaire.
Officiellement,
les installations nucléaires de Boushehr,
près du golfe Persique, représentent
la première phase d’un vaste programme
civil de production électrique à
partir de centrales nucléaires. Les puissances
occidentales, mais aussi la Turquie, l’Égypte
et les pays arabes du Golfe, craignent que sous
couvert d’un programme de recherche civil,
Téhéran puisse acquérir
suffisamment d’expertise pour se procurer
des armes nucléaires. En 2002, une série
de révélations a heurté
les chancelleries occidentales et modifié
leur évaluation de la menace iranienne.
Le premier choc est survenu en août 2002,
lorsqu’un groupe d’exilés
iraniens a révélé que le
régime islamique faisait construire des
installations permettant l’enrichissement
de l’uranium à Natanz (environ
350 km au sud de Téhéran). Lorsque
le directeur général de l’Agence
internationale de l’énergie atomique
(AIEA), Mohamed ElBaradei, s’est rendu
sur le site en février 2003, les installations
de Natanz contenaient déjà 160
centrifugeuses fonctionnelles et des pièces
pouvant permettre l’assemblage de 1000
autres. En plus, l’Iran a fait construire
une usine à Arak, au centre du pays,
pour la production d’eau lourde, qui peut
certes être utilisée dans certains
types de centrales nucléaires, mais qui
peut également servir à la production
de plutonium. Suite à sa visite, ElBaradei
a commencé à s’interroger
sur l’utilité pour l’Iran
de produire de l’eau lourde, puisque ce
pays ne possédait aucune centrale à
eau lourde [1].
Dans
son rapport de juin 2003, ElBaradei a soulevé
une autre question restée ouverte, à
savoir l’usage que l’Iran entend
faire des deux tonnes d’uranium acheté
à la Chine en 1991, dont une partie prenait
la forme d’hexafluorure d’uranium
(UF6) et de tétrafluorure d’uranium
(UF4). L’UF6 est une forme de gaz à
partir duquel on peut enrichir l’uranium
à l’aide de centrifugeuses. L’AIEA
a noté qu’un des cylindres contenant
l’UF6 importé pesait 1.9 kg de
moins que déclaré, ce à
quoi l’Iran a répondu que les quantités
manquantes résultaient d’une fuite
de cylindres, constatée un an auparavant.
D’autre part, la plupart de l’UF4
importé a été converti
en uranium métal. Pour l’AIEA,
l’usage de cet uranium métal doit
être éclairci, puisque aucun des
réacteurs dont dispose l’Iran aujourd’hui
ne requiert d’uranium métal pour
la production d’électricité.
Ce questionnement est lourd de conséquences,
vu que l’uranium métal est essentiellement
employé dans la fabrication d’armes
nucléaires.
Il
est toutefois difficile d’accuser l’Iran
de ne pas avoir respecté ses engagements
internationaux sur la question nucléaire.
Le Traité de non-prolifération
(TNP) permet aux États signataires de
développer leur capacité nucléaire,
à usage civil, tant qu’ils permettent
à l’AIEA d’effectuer des
inspections de leurs installations. Sous couvert
de ce traité, un État peut néanmoins
développer une formidable capacité
nucléaire, qui peut ensuite être
facilement détournée vers un usage
militaire s’il se retire du traité.
L’Iran affirme développer son programme
nucléaire en vue d’atteindre l’autonomie
dans l’alimentation de ses centrales nucléaires.
Il est cependant curieux que la République
islamique recherche une telle alternative aux
ressources hydrocarburées qu’elle
détient pourtant en quantité colossale.
Bref, si l’AIEA n’a pas établi
avec certitude que le programme nucléaire
iranien est bien militaire, elle ne peut non
plus certifier qu’il est exclusivement
civil [2].
L’acquisition
par l’Iran de l’arme atomique poserait
plusieurs types de dangers. D’abord, sa
doctrine d’emploi serait-elle rationnelle
[3]
?
Le président iranien qui n’éprouve
aucun état d’âme à
propos du « choc des civilisations »
a une vision du monde actuel et des temps à
venir qui prétend pressentir et hâter
le retour apocalyptique du Mahdi, l’imam
caché. Pour certains [4]
ce
retour du douzième imam nécessite
la disparition préliminaire de l’État
d’Israël, symbole de l’humiliation
musulmane et du colonialisme occidental aux
yeux des islamistes, mais aussi de nombreux
nationalistes. Les propos belliqueux de Mahmoud
Ahmadinejad qualifiant cet État voisin
de « tumeur » à « rayer
de la carte » pose la question de la rationalité
de la politique iranienne. En ce sens, les menaces
réitérées proférées
à l’encontre de Jérusalem
doivent être entendues comme un officiel
et permanent casus belli. Certains
analystes réfutent l’éventualité
d’un usage irrationnel de l’énergie
atomique et soutiennent que les objectifs de
l’Iran nucléarisé sont,
au contraire, bien rationnels : sortir de son
isolement régional et répandre
la doctrine islamique chiite pour lui assurer
une hégémonie mondiale [5].
Les deux hypothèses peuvent être
simultanément probables.
Deux
stratégies peuvent se combiner pour l’Iran
: l’acquisition de l’arme nucléaire
et, sous ce parapluie, la pratique concomitante
du terrorisme international. Jusqu’à
la réalisation de ce couplage destructeur,
le régime islamique doit démontrer
son leadership non seulement sur le Moyen-Orient
arabe mais sur le monde islamique planétaire.
Pour gagner du temps il est prêt à
prodiguer la fausse monnaie du langage d’apaisement
dans l’espoir de duper les démocraties
européennes « molles » au
moment où les États-Unis et leurs
alliés sont préoccupés
par les difficultés en Irak. L’Iran
d’Ahmadinejad est convaincu qu’une
fois la bombe acquise, les rapports de force
dans la région changeront de façon
radicale et durable en sa faveur et qu’il
sortira définitivement de ce qu’il
vit comme un encerclement.
L’acquisition
par la République islamique d’une
arme nucléaire représenterait
un bouleversement régional et global.
Outre les raisons évoquées plus
haut, une bombe iranienne renforcerait les éléments
les plus radicaux en Iran, confortés
par ce succès majeur, et aurait un lourd
impact sur la course à l’armement
au Moyen-Orient, puisque l’Arabie saoudite,
l’Égypte et la Turquie seraient
puissamment incitées à revoir
leur engagement de ne pas acquérir l’arme
nucléaire.
La
bombe iranienne remettrait aussi en cause la
fragilité d’un cercle vertueux
dans la région, mais encore probablement
– après la sortie de la Corée
du Nord du TNP en 1993 – l’ensemble
du régime de non-prolifération,
qui ne résisterait pas à un assaut
de cette envergure dans une partie du monde
stratégiquement sensible [6].
C’est ainsi que tout le système
mondial de prévention du risque atomique
s’écroulerait, puisque sa clef
de voûte, le TNP, ne servirait plus à
rien si un de ses pays signataires (en 1970)
– et qui en respecte officiellement les
dispositions – pouvait impunément
acquérir l’arme suprême.
Une telle extrémité relancerait
une nouvelle fois la prolifération que
la communauté internationale a depuis
près de quatre décennies tenté
d’éviter et perturberait ainsi
le système international de façon
profonde et durable.
Même
si on reconnaît que ce n’est pas
dans un an que Téhéran placera
une charge nucléaire sur un missile Shahab
de longue portée, il y a de grandes chances
que l’Iran finisse par se doter de cette
arme redoutable. La puissance de l’État,
sa stature, ses compétences sont capables
de l’amener au but que ses dirigeants
poursuivent depuis plus de trois décennies.
Que
peuvent donc faire les États-Unis s’ils
s’engagent vers une confrontation ? L’option
la moins vraisemblable serait le déclenchement
d’une guerre analogue à celle menée
contre l’Irak. L’Iran est un pays
d’une tout autre envergure par sa dimension,
sa population, ses ressources, sa position géostratégique.
Une confrontation militaire nécessiterait
l’engagement de forces considérables.
Les forces iraniennes, divisées entre
une armée classique et le corps des Gardiens
de la révolution, ne disposent, en réalité,
que de crédits restreints et ne représentent
qu’une puissance limitée, mais,
en dehors peut-être des régions
kurde au nord-ouest et baloutche au sud-est,
la résistance pourrait être indéfiniment
prolongée dans toute la partie centrale
du pays.
Dans
le même temps, se contenter de pressions
diplomatiques et de sanctions économiques
sur l’Iran peut, à l’inverse
de l’effet recherché, renforcer
la frange extrémiste du régime
en fusionnant les courants nationalistes et
fondamentalistes de l’opinion iranienne.
Attendre l’élection présidentielle
américaine et une éventuelle révision
de la politique des États-Unis à
cette occasion ferait perdre un temps précieux.
Obliger Téhéran à signer
le Protocole additionnel au TNP [7],
qui procure à l’AIEA des pouvoirs
plus étendus pour l’inspection
de sites nucléaires [8],
serait insuffisant pour empêcher l’Iran
de devenir une puissance nucléaire puisque
ce dernier peut se retirer du TNP à tout
moment. Multiplier les sanctions économiques
serait inefficace : la République islamique
dispose de la troisième réserve
mondiale de pétrole. Elle exporte 2,7
millions de barils par jour dont la plus grande
partie est écoulée en Asie (le
Japon dépend pour 15% de ses importations
pétrolières de l’Iran, la
Chine pour 13%), mais aussi en Europe (0,8 millions
de barils par jour). On voit mal dans ces conditions
quelles sanctions internationales pourraient
efficacement frapper l’Iran sans faire
flamber le prix du brut. Dans ces conditions,
on peut se demander si les sanctions ne sont
pas avant tout pour l’Occident –
et en particulier pour l’Europe –
un moyen de s’assurer une bonne conscience.
Si
le plus grand danger était le niveau
de maîtrise de la technologie nucléaire,
l’option coercitive la plus probable serait
la destruction ciblée des centres industriels
et nucléaires supposés capables
de produire un jour des armes atomiques. Mais
la réaction iranienne déjà
annoncée ne se limiterait sans doute
pas à une rupture avec l’Agence
internationale de l’énergie atomique
(AIEA), et pourrait se traduire par des initiatives
déstabilisant le dispositif politique
et militaire américain en Afghanistan
– et indirectement au Pakistan. Le moins
que l’on puisse dire est que Téhéran
est en position de force. Et cela rend d’autant
plus nécessaire une action ferme des
États-Unis contre la République
islamique.