Tantôt
« panchiite », tantôt «
persocentrique », ce qui semble être
un paradoxe iranien n’en est pas un.
En réalité, il existe une dialectique
traditionnelle entre les deux articulations
évoquées : le panchiisme renforce
les positions de l’État-nation
iranien comme acteur régional, tandis
que l’existence d’un sanctuaire
chiite renforce la volonté de conversion
au chiisme de tout le monde musulman.
Un
des succès de l’Irak de Saddam
Hussein dans sa longue guerre contre l’Iran
de Khomeyni (1980-1988) est d’avoir
contribué à l’isolement
régional de Téhéran et
d’être parvenu à contrer
la politique panislamiste de la naissante
théocratie, puisque les pays arabes
étaient majoritairement pro-irakiens.
Téhéran était ainsi dépeint
dans la propagande arabe comme la capitale
d’une communauté d’hérétiques
qu’on n’appelait que « Perses
» ou « mages », faisant
allusion à l’ancienne religion
zoroastrienne qui aurait détourné
le véritable islam, orthodoxe, vers
l’hérésie chiite. Téhéran
n’a pu rétablir des relations
de confiance avec son voisinage arabe (à
l’exception de l’Irak baasiste)
qu’une dizaine d’années
après le cessez-le-feu de juillet 1988.
Seule la Syrie baasiste de Hafez el-Assad
a fait exception puisqu’elle trouvait
profit à soutenir l’Iran, dès
le début du conflit, contre son rival
baasiste irakien.
Malgré
l’isolement confessionnel et nationaliste
entraîné par ce conflit sanglant,
Khomeyni a tenté en vain d’affirmer
ses prétentions hégémoniques
sur le monde musulman : tentative de contrôle
du pèlerinage à la Mecque en
1987 [1],
revendication de la défense intégrale
du Coran par la fatwa [2]
émise
contre le romancier indo-britannique Salman
Rushdie (accusé d’apostasie et
de blasphème) en 1989… Les fréquents
appels à l’éradication
de l’État d’Israël
de l’actuel président iranien
s’inscrivent sans doute dans la continuité
de cette logique de séduction adressée
essentiellement aux musulmans du Moyen-Orient.
Le
discours des dirigeants de Téhéran
n’est cependant qu’une simple
rhétorique, une surenchère qui
masque une politique traditionnelle d’influence
régionale. Ainsi l’Azerbaïdjan
peut-il être dominé depuis des
siècles par les chiites azéris.
Mais, dans son bras de fer avec l’Arménie
chrétienne, c’est cette dernière
que Téhéran soutient, aux côtés
de Moscou, pour faire face aux tentations
irrédentistes des Azéris dans
leur province du nord de l’Iran. Ainsi
la minorité chiite hazara d’Afghanistan
(25%) est elle soumise depuis des décennies
au joug de la majorité sunnite rigoriste
des Pachtounes dans l’indifférence
totale des Iraniens qui ne leur ont jamais
fourni assez d’armes ni de matériel
pour constituer une vraie force politique
dans ce pays. A l’inverse, dans les
Territoires palestiniens, vides de chiites,
l’Iran est en train de devenir le champion
de la cause palestinienne et le principal
soutien de groupes terroristes comme le Hamas
et le Djihad islamique, pourtant très
proches, tous les deux des mouvances intégristes
sunnites. L’Iran qui peine à
étendre son influence sur l’Irak
et à arrêter les massacres entre
chiites et sunnites dans ce pays, ne voit
sans doute pas d’autre solution que
de retourner les deux parties contre un ennemi,
l’État juif, une cible plus «
neutre » qui ferait l’unanimité
des musulmans.
L’objectif
premier de la diplomatie iranienne est de
maintenir la puissance régionale de
l’Iran et, pour cela, de tenir à
distance ses rivaux traditionnels : la puissance
turque, avec laquelle il se trouve en position
de rivalité dans le Caucase, et par
l’Arabie saoudite dont la rivalité
dans le golfe Persique est aggravée
par le clivage durable entre le sunnisme dur
des wahhabites [3]
et le chiisme orthodoxe des Iraniens. A cela
s’ajoutent, pour les dirigeants de Téhéran,
d’autres « menaces », comme
celle du Pakistan avec lequel l’Iran
se trouve en concurrence en Afghanistan et
en Asie centrale. De manière générale,
les trois puissances sunnites évoquées
(turque, saoudienne et pakistanaise) sont
perçues comme des agents de l’impérialisme
américain – puisque toutes ont
des accords militaires avec les États-Unis
et l’OTAN – qui réservent
un sort fort peu enviable aux chiites.
Pour
les dirigeants iraniens, les communautés
chiites du Moyen-Orient sont au service du
chiisme – le véritable islam.
Et comme l’Iran est le leader de la
Révolution islamique, ces communautés
doivent être à son service.