Alliés
dans l’ « axe du mal »,
l’Iran et la Syrie sont pourtant deux
Etats nettement différents. Cette entente
stratégique est-elle à l’abri
de changements ?
Malgré
les divergences rhétoriques apparentes
et les contradictions idéologiques
[1],
les régimes de Damas et de Téhéran
se ressemblent paradoxalement. Très
actifs en politique étrangère,
les deux États dépendent fortement
de leur environnement régional, en
raison de leur isolement croissant et de la
portée prosélyte et expansionniste
des idéologies qu’ils incarnent
(nationalisme panarabe pour la Syrie, islamisme
révolutionnaire pour l’Iran).
De plus, les deux pays ont pour adversaire
commun l’Amérique (dont les bases
militaires fleurissent dans la région),
qui cimente leur relation, tandis que leur
opposition à Israël est plus de
nature idéologique. En effet, Israël
constitue la seule collectivité du
Moyen-Orient à être à
la fois non arabe et non musulmane, et par
conséquent à vouloir échapper
aux dessins hégémoniques de
ces deux États idéologiques
(panarabisme d’une part, panislamisme
de l’autre). C’est pourquoi en
dépit de sa faible superficie et de
sa population réduite, l’État
d’Israël est un ennemi fédérateur
pour les deux grandes familles idéologiques
qui dominent la vie politique moyen-orientale
depuis un siècle.
Néanmoins,
rien ne garantit que l’alliance stratégique
entre la Syrie et l’Iran ne soit à
l’abri de changements. Si les deux capitales
se trouvent aujourd’hui dans le même
camp, elles n’ont pas les mêmes
priorités [2].
La Syrie se sert, par exemple, de la crise
libanaise pour ouvrir un dialogue avec les
Etats-Unis, retrouver la manne financière
que le Liban représente pour Damas
et surtout pour maintenir les tensions internes
dans l’espoir de pouvoir éloigner
le spectre de l’adoption des statuts
du tribunal à caractère international
qui devra juger les présumés
coupables de l’assassinat de Rafik Hariri.
Soucieux, face aux pressions occidentales
et aux menaces israéliennes, de gagner
l’ensemble du monde musulman, sunnite
dans son écrasante majorité,
à la cause de son programme nucléaire,
l’Iran est, au contraire, désireux
de calmer le jeu au pays du Cèdre,
notamment pour éviter les risques réels
d’un conflit entre sunnites et chiites.
En
Irak, les deux États ne partagent pas
non plus une vision identique quant à
l’avenir du pays. Un Irak gouverné
par les chiites ne déplairait assurément
pas à Téhéran, alors
que Damas souhaite y associer la minorité
sunnite ainsi que des éléments
panarabes issus de l’ancien Baas.
Dans
les Territoires palestiniens, les dirigeants
iraniens verraient d’un mauvais oeil
tout rapprochement entre la Syrie et les factions
palestiniennes favorables au dialogue avec
Jérusalem, puisqu’un tel dialogue
mettrait en péril les alliances de
Téhéran et éloignerait
la perspective de l’hégémonie
iranienne sur la région. En effet,
pour la République islamique, Israël
est une aubaine qui lui permet de réclamer
à son profit la prépondérance
au Proche-Orient. De son côté,
la Syrie ne manquerait pas de s’inquiéter
de tout rapprochement entre l’Iran et
les États-Unis sur la question nucléaire
iranienne. Une pareille entente renforcerait
sans doute la position iranienne au point
d’amoindrir l’importance de l’allié
syrien, et Damas perdrait du même coup
tout poids politique régional. Selon
toute vraisemblance, les deux scénarios
sont simultanément probables. Mais
lequel des deux régimes sauvera sa
peau en premier ? Telle est la question qu’il
convient de se poser aujourd’hui.